ALGIES PÉRINÉALES CHRONIQUES ET NERF PUDENDAL
Chronic perineal pain and pudendal nerve
ROBERT. R.*, BENSIGNOR. M.*, LABAT. J-J.*, RAOUL. S.*, HAMEL. O.*
| MOTS CLES |
KEYWORDS |
CODES MEARY |
| Douleur
|
Ache
|
2131.0
|
| Périné
|
Pain
|
2142.0
|
| Nerf
|
Périnéum
|
|
| |
Nerve
|
|
RÉSUMÉ :
Le caractère positionnel et les autres données cliniques
constatées lors de certaines algies périnéales ont incité les auteurs à
pratiquer une étude anatomique du nerf pudendal. Deux zones sont
apparues conflictuelles :
- la « pince » constituée par les ligaments sacro-épineux et sacro-tubéral, dans la région glutéale ;
- la compression du nerf par le processus falciforme du ligament
sacro-tubéral dans le canal pudendal d'Alcock.
Dans ces différentes zones, la compression du tronc nerveux ou de ses
branches peut expliquer la symptomatologie clinique. Une étude
anatomique a guidé le choix des techniques neurophysiologiques et
l'exécution des blocs anesthésiques diagnostiques. Les auteurs
exposent une technique chirurgicale permettant de libérer le tronc
du nerf dans toutes les zones conflictuelles par une voie d'abord
transglutéale.
SUMMARY :
The investigation of patients with perinal pains occuring in the sitting position led the authors to perform and anatomical
study of the pudendal nerve. Two sites of possible damage became
apparent. The first was related to the « clamp » effect to the sacrospinous ligament and the sacro-tuberal ligament in the gluteal region.
The second was the entrapment of the nerve trunk, running in the
pudendal tunnel (Alcock's canal), by the falciform process of the sacrotuberal ligament. At these two sites the compression of the nerve
trunk (or itsd branches) might explain the clinical findings. As a result
of this anatomical study the authors selected the appropriate neurophysiological examinations and the techniques of diagnostic anaesthetic
blocks. The authors also describe a surgical tchnique which allows
release of the pudendal nerve trunk at these two sites through a
trans-gluteal approach.
INTRODUCTION
Les patients présentant des algies périnéales chroniques sont souvent l'objet d'un périple complexe au
sein de consultations spécialisées et variées. Leur
problème fondamental est qu'ils présentent une douleur
en apparence sine materia.
Dans des circonstances particulières (pratique intensive de la bicyclette, chirurgie sur table orthopédique)
des douleurs survenant dans le périnée retrouvent une
cause possible. Cette cause peut donc être compressive et
pose d'emblée le problème de l'entité d'un syndrome
canalaire. Dès lors il nous est apparu logique d'établir des
bases sémiologiques à ce syndrome, de les vérifier par
une étude anatomique, d'en déduire des données neurophysiologiques et d'établir les lignes d'un traitement.
MATÉRIEL ET MÉTHODES
Analyse anatomique:
Les constatations de dissection :
Né à la face ventral du sacrum, à partir des racines S3,
et plus accessoirement S2 et S4, le nerf pudendal (honteux interne) sort de l'espace pré-sacré pour se placer sous
le muscle piriforme, contourne le ligament sacro-épineux
peu avant son insertion distale sur l'épine sciatique, rétrocroise ce ligament entouré par son paquet vasculalaire puis
replonge par la petite ouverture sciatique dans la zone
périnéale. Il se place alors sous le plan du levator ani
et chemine dans un dédoublement de l'aponévrose de
l'obturateur interne ou canal pudendal décrit par Alcock
sur la paroi pelvienne latérale. C'est au travers de cette
aponévrose qu'il abandonne ses branches à destinée
anale, périnéale motrice et périnéale sensitive. La
branche anale a des origines variables puisque le nerf
anal accessoire décrit par Morestin peut naître très
précocement du tronc nerveux dans la région glutéale,
ou être totalement indépendant du nerf naissant avec lui
du plexus pudendal. Il se situe alors volontiers latéralement par rapport au nerf Pudendal dont il partage les
rapports anatomiques4,5,9,10,11,12.
Les conflits possibles :
Ce nerf peut être comprimé selon nous en deux points
particuliers :
- Au niveau de la pince ligamentaire entre le ligament
sacro-tubéral dorsalement et le ligament sacro-épineux
ventralement. Nous sommes là dans la région glutéale
lorsque le nerf rétrocroise l'épine sciatique ou l'insertion
distale du ligament sacro-épineux sur cette épine. Dans
cette zone les deux ligaments lui servent de pince. Ces
derniers sont volontiers épaissis et peuvent être menaçant
pour le nerf.
- Dans la région du canal d'Alcock: l'aponévrose du
muscle obturateur inteme peut être épaissie et réaliser
ainsi une source de striction pour le nerf.
- La graisse de l'espace ischio-anal qui occuppe tout
le périmée postérieur, ascensionne lors de la position assise. Dès lors le nerf est soulevé par cette graisse. Le tissu
adipeux soulève le processus falciforme du ligament
sacro-tubéral qui ascensionne et peut devenir
également menaçant pour le nerf. Ce dernier, pris
dans l'aponévrose, prisonnier de la pince ligamentaire
pré-citée ne peut dès lors s'échapper et si des situations
conflictuelles existent, elles s'expriment alors en position
assise.
La sémiologie :
Les douleurs se situent au niveau du périnée soit anal,
soit uro-génital, soit mixte de façon uni ou bilatérale
dans le territoire du nerf pudendal, elles sont comparées
à des brûlures, à des pesanteurs, à des corps étrangers.
Leur mode de déclenchement est postural, les patients ne
pouvant s'asseoir que quelques minutes, ce qui les
handicape pour la vie sociale (voiture, restaurant, cinéma, travail...) la bicyclette peut aussi les déclencher1. La
position assise sur le siège des w.c. n'est pas algogène.
Habituellement le patient se sent bien debout. Elles sont
souvent intolérables, et peuvent atteindre 10 sur l'échelle
EVA, disparaissant la nuit en décubitus le plus souvent,
elles apparaissent dès les premiers actes quotidiens
notamment la prise du petit déjeuner en position assise.
L'étiologie :
En dehors des douleurs postopératoires3,8 (traction sur
table orthopédique), post-traumatique (chute sur les
fesses), elles semblent parfois survenir après une chirurgie pelvienne qu'elle soit urologique, gynécologique ou
viscérale. Bien souvent cette chirurgie était motivée
par ces douleurs qui ne se sont pas amendées, d'où la
déception des patients qui rendent responsable cette
chirurgie de la genèse ou de l'exacerbation des douleurs.
La prédominance féminine est nette puisque dans notre
série deux tiers des patients sont des femmes. L'âge est
variable, mais l'on rencontre plus souvent cette pathologie, tout au moins en l'absence de signe déclenchant
patent, autour de la sixième décade. La durée des
douleurs avant le diagnostic est extrêmement variable,
mais hélas dépasse le plus souvent plusieurs années,
ce qui amène les patients dans un état de dépression
réactionnelle.
Les déductions physiopathologiques :
Nous sommes devant des douleurs manifestement
neurogènes de type névralgie avec un bruit de fond
permanent, douleurs qui sont situées dans le trajet du
nerf pudendal et qui ont un caractère positionnel. Les
constatations anatomiques précitées incitent à penser
qu'il peut s'agir là d'un syndrome canalaire. Le syndrome
du cycliste décrit par Amarenco, les paresthésies induites
par une traction sur table orthopédique, les rares complications de la chirurgie de spino-fixation trans-vaginale
de Richter, nous confortent dans l'hypothèse d'un syndrome de type canalaire.
Les données de l'examen clinique sont parlantes par
leur normalité : il n'y a pas d'anesthésie périnéale, pas
de trouble moteur, les réflexes du périnée sont le plus
souvent conservés. Aux touchers pelviens, notamment
lors du TR, on note une douleur qui peut reproduire la
douleur spontanée lors de la palpation trans-rectale de
l'épine sciatique.
Devant ce tableau qui est celui d'algies périnéales
déclenchées par la position assise dont le caractère est
souvent essentiel, la normalité de l'examen neurologique
permet d'éliminer un certain nombre d'autres étiologies
qui seront éventuellement recherchées par une IRM
pelvienne, voire par une IRM des racines. Le diagnostic
différentiel se fera avec les neuropathies d'étirement
fréquentes chez la femme ayant eu plusieurs accouchements, et qui s'accompagnent en règle d'une dénervation
périnéale. Bien entendu on éliminera les compressions
de voisinage : souffrance du nerf ilio-inguinal, ilio-hypogastrique, pubalgies, coccygodynies, ainsi que les
douleurs neurogènes qui peuvent suivre les fractures du
bassin2,6,9.
Examens neurophysiologiques :
Beaucoup d'examens en ce qui concerne la neurophysiologie périnéale peuvent être réalisés. Au sein de cette
panoplie, nous avons retenu essentiellement la latence
distale motrice du nerf pudendal. L'examen se pratique
par la mise en place d'une électrode digitale introduite
par voie rectale et placée à hauteur de l'épine sciatique,
là ou le nerf pénètre dans le périnée. Une stimulation est
réalisée à ce niveau, l'aiguille de recueil est placée dans
les muscles érecteurs (muscle ischio-caverneux chez
l'homme, transverse du périnée chez la femme pour
l'examen standard). Des recueils peuvent également être
effectués au niveau du sphincter anal. La latence distale
dans les muscles périnéaux superficiels uro-génitaux est
considérée comme pathologique dès lors qu'elle excède
5 ms. Ce chiffre a été obtenu par comparaison avec les
côtés sains chez les patients souffrant de façon unilatérale2,5,7.
TRAITEMENT:
Médical:
Les patients qui viennent à notre consultation ont
épuisé toutes les possibilités médicales. Retenons que
les meilleurs résultats étaient obtenus par les antidépresseurs et surtout par les anti-comitiaux. La morphine est peu efficace sur ce genre de pathologie11.
Les infiltrations :
Doivent être menées aux deux endroits où le nerfs est
supposé entrer en zone de conflit :
- Au niveau de la pince ligamentaire, l'examen sera
réalisé sous contrôle scopique. L'aiguille est introduite
par voie trans-glutéale et placée en dedans de l'épine
sciatique. L'infiltration ainsi réalisée comportera un
anesthésique local dont l'effet sera noté, ainsi qu'un
anti-inflammatoire de type corticoïde. Il n'est pas rare de
voir les douleurs exacerbées dans les jours qui suivent
l'infiltration dont le résultat ne sera estimé que quinze
jours à trois semaines plus tard. Deux tiers des patients
sont améliorés ou guéris par cette technique qui peut être
répétée.
- En cas d'échec, une infiltration peut également être
effectuée et parfois dans le même temps au niveau de la
deuxième zone de conflit dans le canal Alcock : à ce
niveau l'examen doit être scanno-guidé. L'aiguille doit
être orientée parallèlement à l'axe de l'aponévrose de
l'obturateur interne, sous contrôle d'un produit radioopaque qui renseigne sur la bonne position de l'aiguille.
La chirurgie:
Il y a douze ans, nous avions mis au point une
technique de libération du nerf pudendal par voie périnéale11,12 indiqué après échec bien sûr des différents traitements précédemment proposés. Cette technique était
difficile compte tenu de la graisse, de la profondeur et
nous lui avions substitué une technique ordonnée par voie
trans-glutéale qui permet en un seul temps par une incision menée au travers des fibres du grand fessier de réséquer le ligament sacro-tubéral, de sectionner le
ligament sacro-épineux, de libérer le nerf de ses attaches
fibreuses, de sectionner l'aponévrose de l'obturateur
interne en dedans de l'ischion et de sectionner également
le processus falciforme si celui-ci est menaçant pour le
nerf. Dès lors, l'ensemble du tronc nerveux peut être
projeté en avant de l'épine et ne subit pas l'effet chevalet,
sa course étant ainsi raccourcie.
RÉSULTATS
A douze ans de recul, deux cents patients avaient été
opérés, 65 % furent améliorés ou guéris par la technique
chirurgicale proposée. Restait le problème des 35 % de
patients qui continuaient à souffrir, et pour lesquels nous
étions démunis. Une étude randomisée comparant le
suivi du traitement médical avec l'acte opératoire chez
des patients pour lesquels aucune autre solution n'était
possible avait validé la chirurgie.
CONCLUSION
Il est important en pathologie canalaire d'intervenir
avant la dégénérescence nerveuse qui est source d'algies
de désafférentation. Dans cette esprit il convient d'informer les différents spécialistes pouvant rencontrer ce
syndrome pathologique : rhumatologues, colo-proctologues, gynécologues, urologues, algologues,
neurologues, neurochirurgiens, orthopédistes. Ce n'est
qu'au prix d'une information globale que les patients
pourront, après échec des mesures médicales au sein
desquelles les infiltrations trouvent une juste place, bénéficier, avant la dégénérescence nerveuse pas toujours
réversible, d'une chirurgie simple avec l'espoir dans
l'avenir de guérir plus de deux tiers es patients.
DÉBAT
A. Dambreville (Quimper) : Je trouve tout à fait formidable que l'on puisse avoir des communications de
culture générale dans un congrès d'orthopédie, c'est un
sujet très important car si on ne sait pas que cette possibilité de compression existe, on traite le malade de
psychiatrique, bien souvent. Est-ce qu'il y a des traitements médicaux comme dans toutes douleurs neurogènes : les antidépresseurs, les anti-épileptiques, etc.
avant d'en venir aux infiltrations et à la chirurgie ? Quels
sont les critères cliniques qui doivent être requis pour ce
diagnostic ?
R. Robert (Nantes) : Les critères cliniques sont
simples : le territoire nerveux tronculaire doit être exigé.
Deuxièmement bien sûr on fait un examen global de tout
le périné et une des particularités est que l'examen
neurologique est normal, notamment, il n'y a pas de
baisse des fonctions sexuelles, pas de trouble génitourinaire, pas de trouble de la défécation. Le caractère
normal de l'examen clinique doit inciter à rechercher à
éliminer par l'IRM ou le scanner, une cause endopelvienne notamment néoplasique. On est en face de ce
qu'on appelait jadis, après avoir tout éliminé, les algies
perinéoscrotales ou anales essentielles, donc la clinique
est normale avec peu de répercussion, c'est tout à fait
différent de ce que l'on trouve dans les compressions
radiculaires, nous ne sommes pas dans une pathologie
radiculaire mais tronculaire.
Ensuite, il existe bien sûr beaucoup d'autres traitements, notamment les prises en charge psychothérapique, mais ce sont dés malades qui ont des dépressions
réactionnelles, dans cette série ils ont tous passé un score
de Hamilton et un score de dépression très spécifique
avant une éventuelle intervention, de façon à éliminer les
plus psychiatriques d'entre eux. Mais de temps à autre ils
ont besoin d'un support psychiatrique. Quant aux médicaments utilisés, la morphine, bien qu'elle soit très
en vogue actuellement ne marche pas sur les algies
périnéales chroniques, on peut utiliser soit les antidépresseurs tel le Deroxat, soit les antiépileptiques,
Tégretol, Rivrotil, etc.
Bien sûr les infiltrations et la chirurgie ne sont envisagées que quand tout cela a échoué. Bensignor en
examine mille par an et dans notre consultation nous
n'en voyons que cent cinquante par an, il en élimine donc
beaucoup.
M. Malissard (Saint-Georges-de-Didonne) : Dans les
voies d'abord postérieur de hanche, est-ce que les
manipulations du tendon pyramidal sont une cause
retrouvée ?
R. Robert (Nantes) : Effectivement, la manipulation de
ce muscle va entraîner éventuellement des hémorragies
locales et on aura à ce moment là, non pas un
syndrome pudendal pur, mais bien souvent un syndrome
de piriforme avec des sciatalgies tronquées et éventuellement des irradiations périnéales, c'est le nerf cutané
postérieur de la cuisse qui est atteint, mais nul doute que
là, vous pouvez être géniteur d'un tableau de syndrome de piriforme. Le nerf pudendal est beaucoup
plus médial généralement dans une zone où vous
n'intervenez pas, ce nerf dans un «no mans land», trop
latéral pour les coloproctologues et trop médial pour les
orthopédistes.